DE GLACE Un court métrage sur la froideur de la société d'aujourd'hui

Primé à divers festivals, le court-métrage, De Glace, réalisé par Nikodem, livre un message acide où la froideur de la glace fait miroir à celle de la société d'aujourd'hui
                         
De Glace vous plonge immédiatement dans un univers angoissant avec cette musique, ces plans séquencés, ces coupures brutales, ces jeux de regards, cette blessure digne des films d’épouvante. Nikodem, réalisateur engagé et bercé par les films de John Carpenter et le festival d’Avoriaz,  explique  « Il y a par exemple ce plan dans le vestiaire qui est peu éclairé et où on ne la voit pas bien…on a eu des galères d’éclairage et je n’avais pas beaucoup de moyens pour faire ce film mais du coup c’est mieux car c’est encore moins bien éclairé ». C’est avec cette séquence initiale que Nikodem entraîne immédiatement le spectateur dans cette atmosphère rendue encore plus terrifiante grâce à la contrainte. Et cet univers d’horreur, Nikodem l’exploite tout au long du film, avec cette lenteur qui laisse l’angoisse se diffuser au spectateur comme par exemple avec cette séquence où la patineuse, interprétée par Yseult Bogdanovitch, chute et se retrouve à terre, blessée, encerclée par les hockeyeurs pour finalement devenir invisible. À l’opposé des revues sur glace, faites de paillettes et glamour, De Glace va en profondeur dans l’émotion, celle de la solitude et de la peur. Nikodem explique « c’est ce que j’appelle  le film d’horreur social, c’est à dire parler du social en utilisant les codes du film d’horreur. Au fond, il n’y a pas besoin de loups-garous ou de vampires parce que la pauvreté, la misère sont déjà des monstres terrifiants. Pires que n'importe quel film d’horreur. Et puis le coté film social ultra-réaliste, c’est déjà fait et c’est très bien fait mais moi mon créneau, c’est ça ».  Au  final,  ce court-métrage efficace, touchant et percutant délivre un message sur cette société où chacun ignore l’autre et où l’individualisme a remplacé le collectif.

Rencontre avec Nikodem, réalisateur

C’était super intéressant de bosser avec des artistes et des sportifs, des hockeyeurs parce qu'on a pu utiliser certains codes, certains outils, chercher quel saut faire"

 

Comment t’est venue l’idée de faire ce film ?

Je bosse beaucoup sur des flashs très visuels. Le premier flash qui m’est venu c’est dans les vestiaires. Je voulais que ce soit fait dans la patinoire de mon enfance. J’ai pas mal de souvenirs de sorties, liés à cette patinoire, notamment le vestiaire qui est assez particulier  pour sa couleur et du coup c’est le premier plan que j’avais en tête. J’ai suivi le fil de l’imagination d’une fille qui est toute seule dans une patinoire. Au début, il y avait seulement l’envie de faire quelque chose au niveau de la forme, le fond est venu après et s’est imposé de lui-même. Pour l’idée de la patinoire, c’est venu comme ça. Je ne saurais pas l’expliquer, il faudrait que j’aille voir dans l’inconscient. J’ai trouvé ça stylé et j'ai adhèré à l’esthétique. Ca m’est vraiment venu en une soirée, je me suis dit « ah tiens, ça peut avoir du fond ! ». J’ai pensé aux hockeyeurs qui rentrent dans le jeu et je me suis dit c’est deux pratiques sportives que je peux mettre dans un même endroit, deux sports sur glace mais  totalement opposés. D’un coté la patineuse et de l’autre le hockeyeur, avec ce coté très brut et viril du hockey qui symbolise pour moi la société de consommation dans laquelle on vit. Je me suis dit  que les concepts étaient forts et ça s’est imposé naturellement.

Pourquoi avoir choisi de transformer la patinoire en un lieu angoissant alors que c’est d’habitude un lieu plein de vie, joyeux où l'on se rend entre amis, en famille ? 
Je pense que c’est inconscient. Après j’aime bien opposer les concepts, par exemple une salle de concert totalement vide avec un mec qui balaye et qui entend des bruits glauques. Ca m’intéresse vraiment l’opposition des grands espaces. C’est mon 11éme court-métrage et pour celui d’avant, c’était la même logique. Pour moi, le décor c’est un personnage, ça peut être le métro, une barre de HLM,   une forêt. Chaque fois, je tiens à ce que le premier personnage, ce soit le décor et qu’il s’exprime avec des bruits et une façon de le filmer. Avoir vu la patinoire de nuit, çà a apporté plein de choses et quand tu vois la fin, tu sais que c’est un truc très fantasmé et irréel, ou pas. A chacun d'interpréter le film comme il le ressent.


Tu joues beaucoup avec les émotions, les contrastes et les ruptures brutales sur les plans cinématographiques, pourquoi ?  

Moi je viens de l’univers du clip, je m’inspire beaucoup de la bande dessinée aussi. J’aime bien quand le découpage est très tranché comme cette séquence avec la chute puis ce plan sur le vestiaire vide. En fait, je ne pouvais pas filmer la chute parce que je n’avais pas les moyens et puis au final c’était intéressant que la chute soit hors-champs. Il y a aussi cette pression avec ce vestiaire vide. Et il y a des endroits du décor qui sont presque des personnages à part entière comme la porte ou le rideau en plastique. Quand tu amènes ces plans là, tu amènes de la pression et puis j’aime bien qu’il y ait autant d’interprétations que possible. On a aussi travaillé sur l'évolution de la vie. Dans le premier plan, elle est en position fœtale dans un espace clos et étroit. Ensuite, elle vient au Monde. Elle fait ses premiers pas sur la glace avec ce coté un peu émerveillé, alors qu’autour il n'y a rien de très merveilleux, comme un enfant qui arrive dans ce Monde et qui ne comprend pas la merde qu’il y a autour. Elle commence avec ce sourire,  fait sa chorégraphie, se retrouve confrontée à la société, et puis elle meurt et se remet en position fœtale, dans l'autre sens. J’aime qu'il y ai plusieurs lectures,  tu peux ne pas le comprendre mais tu peux le ressentir. Du coup, c’était super intéressant de bosser avec des artistes et des sportifs des hockeyeurs parce que  on a pu utiliser certains codes, certains outils, chercher quel saut faire. Que le sport exprime des choses, des émotions, sans avoir besoin de mettre des mots dessus.

Rencontre avec Yseult Saux Bogdanovitch, patineuse et actrice principale 

"Ce qui m’a plu c’est d’être autorisée à donner une autre émotion sur glace"

 

Pourquoi avoir pris part à ce projet ?

Le message et les circonstances résonnaient en moi.  Dans ma vie, il m'est arrivé d'appeler à l'aide, d'avoir besoin de soutien pour faire face à une situation vraiment critique émotionnellement et nerveusement et d'être anéantie par l'indifférence et ensuite le rejet de personnes desquelles j'attendais de l'aide et de la chaleur. Et c'est vrai qu'il y a quelque chose qui meurt un petit peu, ou même complètement, surtout quand on est jeune. Le fait de minimiser les traumatismes n'a pour effet que de les creuser, les agrandir. Je pense aussi que ce message sur les gens qui meurent de froid me touchait beaucoup. J'ai beaucoup voyagé et la misère est partout mais il y en a qu'on oublie, les misères sur lesquelles on ferme complètement les yeux. Quand ma famille a vécu en Bulgarie, j'ai vu des enfants tziganes traîner dans des bidonvilles sans eau, sans électricité, juste 4 taules à même le sol. Sauf que dans les pays de l'Est, il fait -20 degrés l'hiver et personne ne fait attention à cette population qui survit dans la misère à l'écart de la société, d'hiver en hiver et de génération en génération.

Comment as-tu travaillé le jeu d’acteur ? 

Je n’avais jamais joué de ma vie mais ça a été très instinctif par apport à mon vécu. Après quand on a passé l’audition, je me suis demandé ce que je faisais là. D’habitude, je passe les auditions en académique moulant à faire ma petite pimbêche sur la glace, à effectuer des pas et des chorégraphies un peu comme un pantin avec un beau sourire et là tout d’un coup j’étais allongée par terre dans un studio; je devais hurler et appeler à l’aide, avec un parfait inconnu qui me visait de prés donc c’était assez déstabilisant. Je n’ai pas travaillé le jeu d’acteur car c’était un peu difficile pour moi de m’entrainer à crier dans ma chambre, à faire ça, à dégager cette émotion. Je l’ai fait un peu dans ma tête, j’en ai fait des cauchemars, j’ai du le travailler dans mon sommeil (rires) après j’ai fait à l’instinct et Nikodem m’a indiqué le curseur, un peu plus, un peu moins.

 

Quelle est la différence entre patiner devant un public et une caméra  ? 
En fait, quand tu fais  une prestation  devant 3000 personnes, il n’y a pas de traces,  c’est dans la tête des gens. Si tu rates un élément ou si tu te plantes dans la chorégraphie les gens ne vont pas se souvenir de ça. Ils vont se souvenir de l’ensemble, on est un corps de ballet de 40 personnes, avec des costumes et  musiques différentes. A l’inverse, quand c’est filmé, je peux m’y reprendre à plusieurs fois  mais si le résultat final est moyen ça restera.
 
Pour toi qui vient de l’univers des spectacles sur glace où tout est réglé comme du papier à musique et où l’on communique de la joie au spectateur, comment as-tu vécu cette expérience où le registre émotionnel est totalement différent, t’es tu servi de ce que tu as vécu sur scène ? 
Je me suis servi de ce que j’ai vécu dans ma vie mais pas de ce j’ai vécu sur scène, à part le patinage en lui-même (pirouettes, sauts). Quand on vient du milieu du spectacle, on fait du divertissement pour que le public ait des étoiles dans les yeux et qu’il rigole, on est sur une seule sorte d’émotion. Même si on est en train de pleurer derrière le rideau,  à partir du moment où on entre sur scène, il faut rire. Ce qui m’a plu c’est d’être autorisée et même que ce soit voulu, à donner une autre émotion sur glace. C’est interdit car on m’a toujours demandé de faire blanc blanc, blanc et là il faut faire noir et pourtant t’es sur le même support : la glace. C’était intéressant de pouvoir enfin donner quelque chose d’autre et puis il y a toujours de quoi hurler quelque soit la chose à laquelle on pense. 

Interview réalisée par Vanessa Saksik - Crédits photos et vidéo Vizavi



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